Pâturage et Alimentation

Au début, la ressource semblait inépuisable : ronces et ajoncs, saules et noisetiers, genévriers et bruyères s’étendaient sur les pentes de la vallée dans une luxuriante abondance.  Mais nous avons vite constaté l’efficacité des chèvres quand il s’agit de débroussailler. La broussaille à faible distance de la ferme a subit une attaque en règle et bien qu’elle subsiste, elle a beaucoup perdu en ampleur, ce qui arrange bien les vaches et les brebis qui montent pendant l’été dans la vallée, tant mieux. 

Depuis, nous avons commencé à étendre le territoire de pâture des chèvres.  S’initie un processus qui dépasse le simple fait d’aller plus loin.  

La vallée se redessine, s’amplifie, s’ouvre et s’éclaire sous un regard qui passe par le prisme d’une recherche de nourriture. Elle s’insère encore plus fortement dans sa saisonnalité : la pousse, la floraison, l’épiaison, ainsi que l’altitude, l’exposition, le type de milieu, la météo viennent nous informer d’une conduite à suivre. Connaitre les cycles de la végétation, de chaque plante dans chaque secteur, est la garantie d’une nourriture durable dans le temps, nous rendant le plus autonome possible vis-à-vis de l’alimentation des bêtes. De fait, nous questionnons le réflexe du complément alimentaire ayant pour seul but la rentabilité c’est à dire, l’accroissement de la production de lait qui semble une évidence pour la plupart des éleveurs. Ce que l’on gagne en lait on le perd en coût de céréales et le beau cercle vertueux entre le milieu et les chèvres et le fromage est rompu. Un système comme le notre où les chèvres passent l’hiver à 1200m en bergerie nécessite une complémentation, Ce qui nous pousse à revoir les quantités, la composition et la raison d’être du complément, à la recherche d’un équilibre. Nous ne complémentons donc jamais lors de l’estive mais uniquement au coeur de l’hiver lorsqu’il n’ y a plus rien à se mettre sous la dent de qualitatif alors que les chèvres sont en gestation. (Un autre système serait en hiver de descendre les chèvres en plaine à la recherche de pâturage mais c’est un pas que nous ne sommes pas encore prêt ou que nous n’avons pas envie de franchir)

Nous devenons en quelque sorte, avec l’aide de notre troupeau, les jardiniers de notre environnement, et le pâturage se pense comme le jardinage, avec tout ce que cela comporte de projection, de composition, d’expérimentation, d’intervention et d’accompagnement vis-à-vis des végétaux.  Tailler (c’est-à-dire, laisser les chèvres brouter) au bon moment, quand cela ne mettra plus en danger la survie de la plante, puis laisser la repousse se faire, la floraison et l’épiaison, pour que les chèvres puissent en profiter le plus tard possible dans la saison.  Les chèvres ont elles aussi quelques notions de jardinage, même si elles ont une tendance au zèle ! Elles ne mangent l’ortie qu’une fois montée en graines, elles se gardent de l’ajonc pour le début de l’hiver, elles nettoient illico les feuilles de frênes tombées au sol à l’automne…

Avec le pâturage, c’est aussi un travail de confiance qui s’instaure entre nous et nos chèvres.  On les amène plus loin, mais de fait, on les laisse aller plus loin aussi.  Chaque extension nous pousse à redéfinir les limites de notre zone de confort, ce qui semble loin et inconnu se transforme petit à petit en une partie de notre territoire familier. Le relationnel inter-espèce gagne en complexité et en subtilité, une pensée du mouvement, du geste, se développe, une composition avec le relief, avec le visible et le sonore, prend forme au travers de la conduite du troupeau.  Nous travaillons sans chien, ce qui nous oblige à respecter le rythme et l’intention des chèvres.  Les choses doivent se faire au bon moment, le mouvement doit s’anticiper, le chemin doit être logique, conditions pour qu’un accord inter-espèce soit possible.

Ainsi les chemins continuent à se croiser et se re-croiser, plantes, gestes, langage, nourriture, animaux, sons, beauté, composition, cycles et ressources, culture et culture.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s