
« Ce n’est décidément ni sauver, ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir; mais repartir, inventer, élargir, déclore, sauter du manège, préférer la vie«
A nos cabanes, M.Macé
La zone de moyenne montagne, secteur des granges foraines dont le nom porte leur position périphérique aux villages (forain : en dehors) est une zone intermédiaire et transitionnelle entre la vie des fermes et la vie des estives. Progressivement abandonnée avec l’arrivée de l’industrie agricole qui rendait superflue ou inutilisable l’étape foraine (taille des troupeaux dépassant sa capacité d’accueil, stockage d’aliments plus important sur les fermes), la moyenne montagne est retournée à la friche puis à la forêt, avant d’être partiellement repris par une vague d’engouement pour les granges en tant que résidences secondaires des citadins.
Aujourd’hui il est possible de revoir ce territoire à la lumière d’un changement de paradigme qui voit émerger une jeune génération soucieuse de retrouver un équilibre environnemental et social aussi bien à l’échelle locale qu’à l’échelle de la planète. Cette ceinture entre deux mondes, où se mêlent les empreintes de l’humain, de l’animal élevé et de l’animal sauvage, du végétal cultivé et du végétal spontané, défait l’ordre strictement humain, ouvrant un espace de négociation avec le milieu qui est aussi une perception, une attention au dehors. Nous ne sommes pas les maîtres du lieu, nous ne pouvons que viser la métastabilité, la souplesse et la résilience, orienter plutôt que diriger, s’ajuster aux conditions plutôt que poser des contraintes, reconnaitre la diversité des matières et leur multitude d’usages pour une pléthore d’espèces. Cette cohabitation est la garantie de la bonne santé des ressources et la pérennité de l’usage humain.
En s’installant dans une petite vallée des Hautes-Pyrénées, nous avons déplacé notre centre sur cette périphérie, et la façon dont on s’y insère découle de ce lieu, de son histoire, de ses ressources, de ce qu’il propose comme façon de co-habiter, de composer entre l’humain, l’animal et le végétal. Nous plantons nos pieds dans l’épaisseur profonde du pastoralisme, pratiqué dans nos montagnes depuis 7000 ans, le pastoralisme comme façon d’interpréter et d’interagir avec le milieu. Et nous voilà, grâce à notre vallée, et grâce aux habitants du cru et du coin qui nous ont éclairé, orienté et épaulé sur notre chemin, devenus petits paysans.
Aujourd’hui, la petite paysannerie qui représente une porte de sortie face à la consommation démesurée, à la dilapidation et l’empoisonnement des ressources, pourrait réinvestir cette zone intermédiaire adaptée à ses besoins. Les bénéfices qu’en tireraient les communes dépasseraient grandement la manne habituellement plébiscitée mais douteuse du tourisme : les petites fermes, qui ont tendance à travailler en circuit court et en bio, installent les familles de façon durable, développent le maillage social des vallées, participent à l’autosuffisance alimentaire locale et au soin de l’environnement, et créent une stabilité professionnelle libérée de la saisonnalité touristique.
La montagne est un milieu propice à ce mouvement d’aller au dehors, au sens propre comme au sens figuré, d’explorer les bords, d’oser quitter la norme, d’expérimenter et de jouer. C’est un lieu de résistance, de solidarité, d’exigence de cohérence et de refus de gestion intrusive. Bien sûr, il n’y a pas que cela, et même son contraire, mais nous préférons mettre en avant ce qui suscite notre admiration et motive nos actions.
Depuis notre arrivée dans la vallée nous avons fait du chemin, et nous essayons de faire en sorte que ce hublot virtuel donne un aperçu juste non seulement de nos activités mais aussi de nos engagements, de nos convictions, et de nos souhaits pour l’avenir.
« Nous vivons cette vie bouleversée du monde, nous participons de sa complexité, nous nous habituons à penser dans son indéchiffrable, et nous concevons à ces fins des rassemblements d’intuitions et de générosités, qui certes sont souvent fragiles et tremblants, mais ce tremblement est une énergie qui nous rapprochent des intensités de la Terre, et qui en tout cas nous préserve contre les assauts massifs des idéologies et des rugueux systèmes de pensée. Ce que tu perçois de la beauté du monde t’engage dans ton lieu. Ce que tu estimes de la beauté menacée du monde donne direction à ton geste et à ta voix.«
Philosophie de la relation, Edouard Glissant
